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À qui profitera vraiment l’interdiction du glyphosate ? À Monsanto !

Le 13 Juin dernier, lors d’une séance de questions sur le dossier du glyphosate au Parlement Européen, le Commissaire Européen à la santé, Vytenis Andriukaitis, a réitéré sa proposition d’une prolongation de l’autorisation du glyphosate pour 10 ans en laissant la possibilité aux Etats-Membres d’être plus restrictifs. Pour les ONG soutenant l’Initiative Citoyenne Européenne (ICE) « Stop glyphosate » cette proposition n’est pas satisfaisante. Soutenues par plus d’un million de signatures à travers l’Union Européenne, l’ICE a fait du glyphosate son fer de lance dans la bataille contre les pesticides et, bien-sûr, contre Monsanto. Toutefois, certains événements récents dans la vie de la multinationale méritent d’être soulevés avant toute prise de décision.

Un débat en trompe l’œil : glyphosate seul ou glyphosate + adjuvants ?

Après que l’agence de l’OMS – le CIRC – a classé le glyphosate comme « probablement cancérigène », les agences européennes (EFSA et ECHA) ont quant à elles estimé que la substance était probablement non dangereuse pour l’Homme. De ces divergences sont nées de nombreuses incriminations sur l’impartialité et les méthodes des agences européennes, accusées d’être de connivence avec l’industrie chimique et semencière. Toutefois ces divergences sont explicables. D’une part, elles ne se basent pas sur les mêmes études et n’ont pas appliqué les mêmes méthodes d’évaluation et, surtout, elles ne se sont pas prononcées sur les mêmes substances. Le CIRC a pris en considération les surfactants associés au glyphosate pour élaborer ses conclusions, tandis que les agences européennes se sont prononcées sur le potentiel cancérigène du glyphosate seul. Or, seul, ce dernier ne semble pas présenter de toxicité exceptionnelle ; c’est son association avec des coformulants tels que les POE-tallowamines qui en fait un cocktail particulièrement dangereux. Même l’EFSA, pourtant très contestée, reconnaît en page 10 de son rapport qu’il « est probable que les effets génotoxiques observés pour certaines formules commerciales de glyphosate soient le fait des autres constituants1 ». En France, dans son avis du 12 février 2016, l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail – France) avait considéré le glyphosate comme non dangereux. Elle a néanmoins fait retirer du marché français 132 produits associant ces surfactants au glyphosate le 20 Juin 2016. L’amalgame fréquent entre substance active et formulations commerciales explique certainement la confusion de la société civile sur la dangerosité du glyphosate… mais à qui-profite-t-elle ?

1 Version originale en anglais 
: “the IARC did not only assess glyphosate but also glyphosate-based formulations, while the EU peer review is focused on the pure active substance; the peer review recognised that the issue of toxicity of the formulations should be considered further as some published genotoxicity studies”

Interdire le glyphosate ne fera pas disparaître les pesticides de nos champs et de nos assiettes

En 2014, c’est presque 400.000 tonnes de pesticides qui ont été épandues en Europe, le glyphosate étant l’une des substances les plus communément utilisées. En France on en épand environ 8.000 tonnes par an. Pour de nombreuses ONG et associations environnementales, la non reconduction de son autorisation sonnerait le glas de l’agriculture chimique. Une vaine illusion. En effet, les agriculteurs sont particulièrement dépendants de cette substance. Une enquête menée par l’IPSOS entre le 17 et le 21 Juin 2016 auprès de plus de 670 agriculteurs a ainsi démontré les inquiétudes de ces derniers face à une possible interdiction du glyphosate : 3 agriculteurs sur 4 considèrent les herbicides à base de glyphosate comme indispensables et 90% d’entre eux les remplaceraient par d’autres produits chimiques. Les organisations agricoles appellent ainsi à sauver le « soldat glyphosate », qu’elles considèrent comme l’herbicide le plus sûr et le moins cher (0,72€ HT/litre) et militent pour la reconduction de son autorisation. Dans le cas d’une interdiction totale, les milieux agricoles se tourneraient alors vers d’autres substances plus coûteuses et vraisemblablement plus dangereuses. Sur ce point, ce n’est pas la diversité qui manque. En Europe, ce sont plusieurs centaines de substances actives dont l’incorporation à des produits phytosanitaires est autorisée. Les formulations commerciales de toutes sortes, autorisées au niveau des Etats membres, se comptent donc par milliers. Parmi elles se trouve notamment l’herbicide à large spectre ‘Basta’ à base de glufosinate d’ammonium développé par Bayer2. La relève du glyphosate est donc assurée et il est irréaliste de penser que son interdiction mettra un terme à l’agriculture chimique. 

Pour rappel, Monsanto et Bayer ont annoncé leur projet de fusion en octobre 2016. Celui-ci a été notifié à la Commission européenne le 30 juin 2017. Il fait l’objet d’une enquête approfondie, en raison du fait notamment, que Bayer « produit du glufosinate d’ammonium, qui (…) constitue l’un des rares substituts du glyphosate ».

Quand les brevets de Monsanto tombent dans le domaine public…

Ayant fait la renommée et la fortune de la multinationale pendant les 25 dernières années, la technologie « Roundup Ready » associe glyphosate, présent dans l’herbicide de la marque « Roundup », et semences transgéniques rendues tolérantes au glyphosate. Leur utilisation combinée garantit aux agriculteurs « des rendements exceptionnels ». Ces modifications génétiques, appliquées principalement aux semences de soja, de maïs et de coton, ont été protégées par des brevets, lesquels ont assuré à Monsanto un quasi-monopole sur la vente de ces semences aux Etats-Unis, mais aussi au Canada, au Brésil, en Argentine, au Paraguay, en Uruguay, en Inde, etc. et lui ont permis de prélever de lucratives royalties, pendant les 20 dernières années, sur les agriculteurs du monde entier. En effet, la multinationale n’a pas hésité à poursuivre systématiquement en justice les agriculteurs récalcitrants ayant pris la liberté de produire de la semence fermière, sur le soja tout particulièrement, très facile à multiplier puisqu’il s’agit d’une espèce autogame. Les procès contre Percy Schmeiser et Hugh Bowman sont emblématiques de la férocité avec laquelle Monsanto s’emploie à faire respecter ses brevets, pilier fondamental de sa stratégie commerciale et de ses profits.

Cependant, le brevet protégeant le soja « Roundup Ready » de Monsanto est tombé dans le domaine public en début d’année 2015. La voie est donc libre, depuis, pour les sélectionneurs souhaitant commercialiser des « OGM génériques », mais aussi pour les agriculteurs souhaitant reproduire les semences de soja tolérantes au glyphosate mises au point par Monsanto. Or ces semences sont utilisées par des millions d’agriculteurs, sur des surfaces considérables. Le soja constitue en effet aujourd’hui la principale source de protéines entrant dans l’alimentation animale. Un marché colossal, pour l’instant soustrait, au moins pour partie, aux appétits de Monsanto.

Quant aux brevets sur les herbicides à base de glyphosate, y compris celui protégeant le Roundup lui-même, ils étaient déjà tombés dans le domaine public en 2000. Depuis cette date, les concurrents de Monsanto se sont donc taillés de larges parts dans son marché historique en commercialisant des génériques à moindre coût.

C’est dans ce contexte que, entre 2014 et 2016 seulement, Monsanto a enregistré une baisse de 2 Milliards de dollars de chiffre d’affaires. Son taux de croissance sur le secteur des semences, qui atteignait 9% de moyenne annuelle entre 2010 et 20143 est désormais négatif et décroit d’environ 3,5%4 par an depuis 2014. Un plan de restructuration a donc été lancé en 2015 et Monsanto a vu passer son taux d’endettement de 14% en 2013 à 67% en 20165. L’expiration de ses brevets a donc mis à mal la croissance et les profits de Monsanto. Un coup dur pour la multinationale et ses actionnaires, mais surtout un événement capital dans le débat sur le glyphosate, qui devrait faire l’objet de toute l’attention de ses détracteurs.

3 Rapport Annuel 2012, page 23 et rapport annuel 2016, page 24. Calculs effectués à partir des données du rapport. CAGR (Compounded Annual Growth Rate) net sales “genomic and seeds segment”10/14 = (10740/7611)^(1/4) – 1 = 8.99%
Rapport Annuel 2016, page 24. Calculs effectués à partir des données du rapport. CAGR (Compounded Annual Growth Rate) net sales “genomic and seeds segment”14/16 = (9988/10740)^(1/2) – 1 = -3.56%
Rapport annuel 2016, page 17.

L’interdiction du glyphosate : un cadeau pour Monsanto

Si l’on peut se réjouir de la chute des profits de Monsanto, il serait fou de croire à la chute de son empire: la multinationale a assuré ses arrières. En effet, Monsanto a investi plus d’un milliard de dollars pour mettre au point des semences tolérantes au Dicamba, une « nouvelle » substance destinée à remplacer le glyphosate. Le Dicamba est en réalité un vieux pesticide, appartenant à la famille des « herbicides hormonaux » dont les caractéristiques volatiles sont connues et très problématiques. Son usage était d’ailleurs interdit aux Etats-Unis, jusqu’à l’arrivée en 2017 de « Vaporgrip », une technologie brevetée développée par Monsanto et permettant de limiter les effets volatiles de la substance. Mais le Vaporgrip a surtout permis l’obtention des autorisations de commercialisation des nouvelles semences résistantes au Dicamba (au Canada, dans certains Etats des Etats-Unis et plusieurs pays d’Amérique du Sud) et d’importation des produits issus de leur culture (Union Européenne et Chine). Monsanto a ainsi pu lancer sa nouvelle gamme de produits cette année.

Ainsi, grâce aux brevets déposés sur ses semences de soja résistantes au Dicamba, ainsi que sur sa technologie « Vaporgrip », « un paquet » tout aussi indissociable que le Roundup et les semences « Roundup Ready », Monsanto sécurise ses ventes et la perception de royalties pour au moins les deux prochaines décennies. Mais il convient pour cela que les semences et molécules chimiques tombées dans le domaine public soient évincées du marché. Quel meilleur coup de pouce, pour cela, que l’interdiction du glyphosate, qui rendra automatiquement inutilisables ou sans intérêt les semences résistantes au glyphosate, désormais libres de droits ?

En attendant, le Dicamba, au cœur de la nouvelle stratégie commerciale de Monsanto, se trouve sur la liste des substances autorisées en Europe jusqu’au 31 décembre 2018, et personne ne semble s’en soucier. Or, à cette échéance, comme à celle du glyphosate, l’Union Européenne devra se prononcer sur la reconduction de son autorisation. Dans ce contexte, plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, il serait judicieux de prendre le Dicamba pour cible et de demander, avec de fort bonnes raisons, à ce que son autorisation ne soit pas renouvelée.

Mais qui, au juste, a initié cette campagne mondiale pour l’interdiction du glyphosate ? La question a désormais le mérite d’être posée…


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